Le sentiment d'imposteur a plus d'un visage

Par Sophie Makonnen

 

Dans mon dernier blogue, j’ai exploré une distinction qui revient souvent dans les conversations d’accompagnement : la différence entre le sentiment d’imposture et un véritable manque de confiance. De l’extérieur comme de l’intérieur, les deux peuvent se ressembler, mais ce qui les alimente est différent, tout comme ce qui permet d’y répondre. Si vous ne l’avez pas encore lu, je vous invite à le faire avant de poursuivre.

Ce blogue se terminait par une brève mention de la Dre Valerie Young et de sa façon de distinguer cinq profils dans l’expression du sentiment d’imposture. Je m’étais volontairement arrêtée là. Le sentiment d’imposture est une expression qui revient constamment dans les articles, les conversations et les séances d’accompagnement. Et, en effet, plusieurs d’entre nous l’ont ressenti à un moment ou à un autre, particulièrement dans leur parcours professionnel.

Précisément parce qu’on y fait référence si facilement et si souvent, il me semble utile de l’examiner de plus près. Comme leaders, ou leaders en devenir, ces moments ne disparaissent pas nécessairement avec l’ancienneté ou l’expérience, bien qu’ils puissent devenir moins fréquents au fil du temps. Le cadre proposé par Valérie Young donne une réelle substance à cette notion. C’est ce que ce blogue propose d’explorer.

D’où vient le terme

Le concept a été présenté pour la première fois en 1978 par les psychologues Pauline Clance et Suzanne Imes, qui étudiaient des femmes très performantes. Leur observation était frappante : malgré des preuves claires de compétence, ces femmes n’arrivaient pas à intégrer pleinement leur réussite. Elles attribuaient leurs réalisations à la chance, au contexte favorable ou à la bienveillance des autres, et vivaient avec la peur persistante d’être démasquées. Clance et Imes ont appelé ce phénomène le « phénomène de l’imposteur ».

Le mot « syndrome » ne faisait pas partie de leur recherche initiale. Ce n’était pas un diagnostic clinique à l’époque, et ce ne l’est toujours pas aujourd’hui. À mesure que le concept est passé de la littérature universitaire aux conversations courantes, l’expression « syndrome de l’imposteur » est devenue un raccourci, mais elle est toujours demeurée imparfaite. Plus récemment, les chercheurs et les praticiens se sont tournés vers des expressions comme « sentiment d’imposture » ou « expérience d’imposture », précisément parce qu’elles sont plus justes. Elles décrivent quelque chose que l’on vit, et non quelque chose que l’on a.

Valerie Young et les cinq profils

Dans son livre The Secret Thoughts of Successful Women, Valerie Young s’appuie directement sur les travaux initiaux de Clance et Imes, tout en les approfondissant. Son argument central est que les sentiments d’imposture ne sont ni aléatoires ni uniformes. Ils suivent des schémas, et ces schémas prennent racine dans la façon dont une personne définit la compétence.

C’est l’idée clé de ses écrits. Les personnes qui vivent des sentiments d’imposture ont tendance à s’imposer un standard de compétence qui, dans les faits, est impossible à atteindre. Ce standard varie d’une personne à l’autre, mais l’effet est le même : peu importe ce qu’elles accomplissent, ce n’est jamais tout à fait suffisant pour se sentir légitimes. Valérie Young distingue cinq versions de ce standard impossible. Elle les appelle les cinq profils. Voici son cadre de référence.

L'essentiel selon Valérie Young

Dans les cinq profils selon Valérrie Young, le schéma est le même, même si ses formes varient. La perfectionniste a besoin d’une exécution irréprochable. La talentueuse a besoin que les choses se fassent sans effort.  L’experte a besoin d’un savoir complet. La solitaire a besoin d’une autonomie totale.  La femme orchestre a besoin d’exceller partout en même temps. Aucun de ces standards n’est atteignable, ni de façon constante, ni de façon durable, ni par qui que ce soit.

L’argument de Valérie Young n’est pas qu’il faut simplement développer davantage de confiance. Il est plus précis que cela. Le travail commence par l’examen du standard lui-même : le nommer clairement et reconnaître qu’il n’a jamais été une mesure juste de la compétence.  C’est plus difficile qu’il n’y paraît, parce que ces standards ressemblent souvent moins à des croyances qu’à des faits. Ils sont portés depuis longtemps, renforcés par des environnements qui ont récompensé le surtravail, pénalisé les demandes d’aide ou rendu le sentiment d’appartenance conditionnel à une preuve constante.

Reconnaître le profil dans lequel on se reconnaît ne sert pas à se coller une étiquette.  Cela permet plutôt de comprendre ce à quoi on se heurte réellement.

Pour les leaders et les leaders en devenir, cette distinction dépasse la sphère personnelle.  La façon dont vous définissez la compétence pour vous-même influence votre manière d’être présente, ce que vous donnez comme modèle aux autres et ce que vous communiquez, parfois malgré vous, quant aux attentes à respecter.

  • Une leader qui ne peut pas demander d’aide enseigne à son équipe que demander de l’aide est une faiblesse.

  • Une leader qui associe la compétence à une exécution irréprochable crée un environnement où les gens ont peur de prendre des risques ou d’admettre que quelque chose ne fonctionne pas.

  • Une leader qui ne se sent jamais assez experte hésite à prendre position, laissant son équipe sans la clarté ni la direction dont elle a besoin.

  • Une leader qui mesure sa valeur à l’aisance et à la rapidité peut pousser les autres à performer sans effort apparent, plutôt que de les soutenir dans le véritable travail d’apprentissage.

  • Et une leader qui tente de tout faire en même temps donne le surengagement comme modèle, ce qui rend plus difficile, pour les personnes autour d’elle, d’établir des limites sans avoir l’impression d’être en deçà des attentes.

Lorsque vous occupez une position de leadership, le standard que vous vous imposez ne reste pas privé. Il se transmet.

 
 

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