Vous dites sentiment d'imposteur. Mais en êtes-vous certaine?
Par Sophie Makonnen
Même demande. Même hésitation. Histoire complètement différente.
Nadia et Lizzy doivent toutes deux rédiger l’ouverture d’un rapport important pour leur organisation. Elles sont toutes deux compétentes. Elles hésitent toutes deux. Mais la raison de leur hésitation est complètement différente.
Nadia fixe la page blanche. On lui a demandé de rédiger l’ouverture d’une publication importante. Elle connaît le sujet ; ce n’est pas là le problème. Mais écrire pour un public externe est, pour elle, un terrain nouveau. Jusqu’ici, elle a surtout rédigé des rapports internes, des notes d’équipe et des documents opérationnels. Cette fois, c’est différent : plus formel, plus visible, plus durable. Elle n’est pas certaine que son écriture soit assez solide pour ce format, et elle sait qu’il ne s’agit pas de fausse modestie. Elle n’a réellement pas encore eu assez de pratique à ce niveau pour se sentir prête. Elle veut bien faire. Elle n’est pas encore convaincue d’en être capable. Elle avance malgré son hésitation, travaille fort sur le texte, et celui-ci est publié. Les réactions sont positives. Une collègue lui dit que c’est la meilleure ouverture que la publication ait eue depuis des années. Sa gestionnaire le mentionne lors d’une réunion d’équipe. Nadia arrive à intégrer cette réussite et à l’attribuer à ses efforts et à ses capacités.
Lizzy, elle, connaît déjà ce type de situation. Au cours des deux dernières années, elle a rédigé trois documents ministériels. Ils ont été bien reçus, cités par des collègues et diffusés au-delà de son équipe. Lorsqu’on lui demande de rédiger l’ouverture de cette publication, sa première réaction n’est pas la fierté. Elle se dit plutôt : « Ils ont sûrement demandé à tout le monde avant moi. La publication est probablement trop modeste pour intéresser quelqu’un de plus qualifié. S’ils savaient vraiment à qui ils ont affaire, ils auraient choisi quelqu’un d’autre. » Elle ouvre son portable et se met à écrire. Elle est convaincue de ne pas être à la hauteur, même si les faits indiquent le contraire.
Deux femmes. Même demande. Même hésitation. Pourtant, sous la surface, leurs expériences divergent nettement. L’une manque réellement d’expérience et se trouve en terrain inconnu, avec une incertitude compréhensible. L’autre, malgré un solide parcours, s’empresse de minimiser ses réalisations et de remettre en question sa légitimité. On utilise les expressions « manque de confiance » et « sentiment d’imposteur » comme si elles voulaient dire la même chose. Ce n’est pas le cas.
La raison pour laquelle ces deux expériences sont si faciles à confondre, c’est qu’elles peuvent se ressembler de l’extérieur et même de l’intérieur. Toutes deux peuvent faire hésiter. Toutes deux peuvent amener à se retenir. Toutes deux peuvent faire douter du bien-fondé d’apposer son nom à un travail.
Le diagramme ci-dessous présente la distinction:
Syndrome de l’imposteur ?
Le terme a été utilisé pour la première fois en 1978 par les psychologues Suzanne Imes et Pauline Clanze, qui l’avaient observé chez des femmes très performantes incapables d’intégrer leur réussite, malgré des preuves claires de leurs compétences. Elles ont alors parlé de « phénomène de l’imposteur ».
À mesure que le concept est sorti du milieu de la recherche universitaire pour entrer dans la culture populaire, il est devenu largement connu sous le nom de « syndrome de l’imposteur ». Or, le mot syndrome ne faisait pas partie de la recherche initiale. Il ne s’agissait pas d’un diagnostic clinique à l’époque, et ce n’en est toujours pas un aujourd’hui.
Plus récemment, des chercheuses, chercheurs et praticiens se sont éloignés de cette expression, précisément parce qu’elle suggère quelque chose de fixe et de pathologique. Les termes « sentiment » ou « expérience » sont plus justes. Valerie Young, l’une des grandes spécialistes du sujet, a d’ailleurs identifié cinq profils distincts dans la façon dont le sentiment d’imposture se manifeste, de la perfectionniste, qui se fixe des standards impossibles, à l’experte, qui ne se sent jamais assez qualifiée.
Et si ce n’était « qu’un manque de confiance temporaire » ?
Le manque de confiance fonctionne autrement. Il ne s’agit pas de rejeter ses réussites passées. Il s’agit plutôt d’une incertitude réelle et honnête à l’égard d’une tâche ou d’une compétence précise.
Nadia ne minimise pas son parcours. Elle n’a simplement pas encore écrit assez souvent pour un public externe pour se sentir solide dans cet exercice. Son hésitation est proportionnée et circonstancielle. Elle est liée à quelque chose de réel et d’identifiable.
C’est là que se trouve la distinction importante : le manque de confiance répond à l’expérience et à la pratique. Plus on fait quelque chose, plus la confiance dans ce domaine précis se développe. Ce n’est pas un jugement sur sa valeur globale ni sur son droit d’être à la table. C’est un écart, et un écart peut se combler.
Ce qui les alimente est différent. L’une repose sur un véritable écart d’expérience. L’autre repose sur le refus de reconnaître l’expérience que l’on possède déjà. Elles peuvent aussi se renforcer mutuellement. Là où l’on se situe dépend de ce qui se passe dans sa vie, de l’environnement dans lequel on évolue et du soutien auquel on a accès. Et aucune des deux n’est une chose avec laquelle il faut simplement apprendre à vivre.
La première étape utile consiste simplement à nommer ce avec quoi l’on compose. Non pas pour s’étiqueter, mais pour comprendre ce qui se cache réellement derrière l’hésitation. S’il s’agit d’un écart d’expérience, on peut y répondre de façon délibérée. S’il s’agit d’un sentiment d’imposture, le travail est différent : il commence par apprendre à rester en présence des preuves que l’on a trop vite tendance à écarter. Ni l’un ni l’autre n’est facile. Mais comprendre lequel des deux vous traversez, c'est déjà une partie du chemin. Si cela résonne avec ce que vous vivez en ce moment, vous pourriez aussi relire ce que j’ai exploré dans La confiance en soi : la compétence professionnelle à ne pas sous-estimeret Apprivoiser le critique intérieur : qu’il soit le vôtre… ou non.
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