Le succès est-il heureux ?

Par Sophie Makonnen

 

La plupart d'entre nous recherchons deux choses dans notre travail : réussir et nous sentir bien. Nous voulons gagner suffisamment pour vivre, obtenir une certaine reconnaissance pour notre contribution et ressentir une réelle satisfaction en cours de route. Rien de tout cela n'est accessoire. Pour la plupart d'entre nous, la réussite est aussi ce qui nous permet de garder un toit sur la tête et une assise stable.

Et si nous faisions fausse route ?

Pourtant, et c'est là que les choses se brouillent, les signes extérieurs de la réussite, comme le titre, la promotion, la visibilité dans un projet stratégique, le renouvellement d'un contrat ou l'augmentation de salaire, finissent par se confondre avec le bonheur lui-même.  Nous traitons l'atteinte de ces signes comme un chemin vers le bonheur.  Nous obtenons une promotion ou de la reconnaissance et nous présumons que le bonheur suivra de lui-même.

Et si c'était l'inverse ? Et si le bonheur n'était pas une récompense qui survient après la réussite professionnelle, mais plutôt l'une des conditions dont elle dépend ?

Il ne s'agit pas simplement d'une façon plus optimiste de voir les choses. Le chercheur et auteur Arthur C. Brooks étudie depuis des années la relation entre la réussite et le bonheur, et les données vont à l'encontre de notre raisonnement instinctif.  Nous supposons que la réussite et le bonheur évoluent généralement de pair, puis nous en concluons que la première permet le second.  Or, Brooks souligne que les données racontent une autre histoire.  Les augmentations de salaire, même importantes, tendent à accroître la satisfaction au travail pendant une courte période seulement, avant qu'elle ne revienne près de son niveau initial. L'effet positif est réel, mais il ne dure pas.

Ce qui perdure, selon les recherches citées par Brooks sur le mariage, l’amitié, la santé, le revenu et le rendement au travail, c’est la séquence inverse. Le bonheur permet de prédire la réussite de façon constante et non l’inverse. Les personnes qui vont relativement bien, qui éprouvent déjà un certain degré de satisfaction et de bien-être, tendent à obtenir de meilleurs résultats, à bâtir des relations plus solides et à progresser davantage que celles qui poursuivent la réussite dans l’espoir de se sentir mieux.

Il est peut-être temps de porter un regard neuf sur la situation.  Beaucoup d'entre nous pensons qu'une fois notre propre définition de la réussite atteinte, le reste va suivre. Nous espérons alors enfin connaître le bonheur, nous détendre et savourer la vie. Nous attendons donc ce moment avec impatience. Cette façon de penser nous garde également les yeux tournés vers le passé ou vers l’avenir, ce qui fait que nous oublions l’importance de vivre le moment présent. J’ai exploré ce sujet dans Ne pas perdre de vue le présent.

Pourquoi ces signes comptent-ils autant ?

Cette question est encore plus importante aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a un an ou deux, alors que le marché du travail était plus favorable.  Les budgets diminuent, des contrats ne sont pas renouvelés et des programmes entiers sont restructurés ou supprimés. Dans un tel contexte, les signes de réussite prennent une importance accrue.  Conserver son titre, être reconduit au sein d’une équipe ou garder son poste alors que d’autres le perdent peut devenir une confirmation de sa valeur et de la pertinence de son travail.  Chercher à préserver ces acquis n’a rien d’irrationnel, puisqu’ils procurent une sécurité bien réelle.  Cela ne garantit toutefois pas un plus grand bien-être.

Cette réalité ne s’explique pas uniquement par l’incertitude que nous vivons actuellement. Elle découle aussi d’une idée profondément ancrée depuis longtemps, selon laquelle la visibilité, le titre et l’activité constante témoigneraient de la compétence.  Ce sont précisément ces éléments qui attirent l’attention et qui sont souvent récompensés par de nouvelles possibilités ou une promotion.  J’ai décrit ce phénomène dans Le feu et le calme dans le leadership, où j’expliquais que la rapidité et la visibilité étaient devenues, dans de nombreux milieux de travail, des indicateurs de valeur. Je l’ai également abordé dans Le multitâche, faux amis de la productivité  où j’indiquais que le fait d’être constamment occupé est souvent confondu avec une contribution réelle.  Les tensions actuelles sur le marché du travail n’ont pas créé cette façon de penser.  Elles ne font qu’accentuer notre attachement à des signes de réussite que nous avions déjà appris à valoriser.

S’en occuper maintenant, pas plus tard

Brooks explique clairement ce que cela implique.  Selon lui, le bonheur n’apparaît pas simplement lorsque les circonstances s’améliorent.  Il se construit de façon consciente, avec le temps, comme toute compétence qui mérite d’être développée.  Cette démarche selon lui repose sur quatre grands piliers : la foi (pour Brooks, la foi n'a pas à être religieuse. Elle correspond à tout ce qui vous relie à quelque chose de plus grand que vos propres difficultés, qu'il s'agisse de prière, de méditation, d'une philosophie qui vous habite, ou de musique qui joue ce même rôle), la famille, les amitiés et le travail.   Ses recherches montrent que des relations solides, le sentiment de faire partie d’un ensemble plus vaste et un travail porteur de sens au-delà de la réussite professionnelle contribuent davantage à un bien-être durable que la reconnaissance ou le statut à eux seuls.

En d’autres termes, il est important de prendre un moment pour réfléchir avant d’accepter une nouvelle tâche ou une nouvelle demande, surtout si un refus semble risqué.  Il est crucial de considérer les conséquences de cette décision sur les relations et les engagements qui dépassent notre boîte courriel.  Lorsque notre rôle éloigne des personnes ou des résultats auxquels notre travail est censé contribuer, il est important de le reconnaître et de chercher des façons de renouer, même modestement, avec cette raison d’être initiale.  Cela implique également de répondre aux appels importants et de respecter les engagements pris, même lorsque notre emploi du temps est déjà surchargé.  Il s’agit surtout d’intégrer cette approche dans notre quotidien, plutôt que de la considérer comme quelque chose à faire plus tard, lorsque la vie sera moins exigeante.

Cela ne veut pas dire que les signes de réussite professionnelle sont sans importance. Ils permettent de payer les factures, ouvrent des portes et procurent des avantages bien réels, notamment de la stabilité, de la reconnaissance et une certaine assise.  Il ne faut pas minimiser leur importance, mais éviter de les associer automatiquement au bonheur.

Les travaux de Brooks montrent que la plupart d'entre nous avons inversé l'ordre des choses. Le bonheur n'est pas une récompense qui nous attend au sommet. Il s'apparente plutôt au sol sur lequel on prend appui pour grimper. Sans lui, l'ascension devient plus difficile, pas plus facile. Alors, la vraie question n'est peut-être pas votre prochain signe de succès. Car selon Brooks, c'est le chemin parcouru vers un but qui nourrit le bonheur, pas l'arrivée elle-même.

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